Celles et ceux qui restent

Vincent L.
2 Septembre 2026

(Quelques mots sur ce drôle de métier qui consiste parfois à être encore là demain.)

Je ne sais pas exactement ce que les gens imaginent lorsque je leur dis que je travaille dans l’éducation spécialisée. Sûrement un clone de Pascal le Grand Frère. La télévision aime beaucoup cette version-là de notre métier. Elle est plus pratique. Elle tient dans un épisode. On met un adolescent en colère d’un côté, un adulte de l’autre, qui va hurler pour se faire respecter, on augmente légèrement la musique au moment où quelqu’un finit par pleurer et, après une publicité pour une voiture, chacun semble avoir compris quelque chose sur lui-même. Générique, suite au prochain cassos. Dans la réalité, c’est moins spectaculaire. Heureusement, d’ailleurs. Nous n’avons pas de caméra et de scénario, et personne ne coupe la scène lorsque nous ne savons plus quoi dire. Il nous arrive de nous tromper, de rentrer chez nous avec la désagréable sensation d’avoir raté quelque chose. Il nous arrive surtout de comprendre qu’aucune phrase ne changera ce soir-là ce qui s’est passé pendant les dix ou quinze années précédentes. Alors nous faisons ce que nous pouvons. Nous revenons le lendemain.

Je crois que j’ai longtemps cherché une définition compliquée de ce métier. Aujourd’hui, je répondrais peut-être quelque chose de beaucoup plus simple. Être éducateur, c’est travailler avec le temps. Celui dans lequel on peut passer six mois à répéter une même chose et voir un changement se produire précisément le jour où l’on n’attendait plus rien. Celui dans lequel on accompagne quelqu’un pendant deux ans sans jamais savoir quelle trace nous laisserons dans son histoire, ni même s’il y en aura une. Notre matière première n’est pas l’urgence, même lorsque tout autour de nous semble urgent. Notre matière première, c’est la durée. Être suffisamment présent pour qu’un jeune puisse vérifier que l’on reviendra après la colère. Que le désaccord ne signifie pas l’abandon. Il m’a fallu du temps pour apprendre cela. Il existe évidemment des journées plus difficiles. Celles qui laissent une fatigue particulière, très différente de celle que l’on ressent après avoir simplement beaucoup travaillé. Une fatigue qui s’installe derrière les yeux et vous accompagne jusque chez vous. Il y a les insultes, les crises, les fugues, les inquiétudes, les passages à l’acte, les moments où l’on cherche la bonne distance entre protéger et ne pas enfermer, entre entendre et ne pas tout accepter. Il y a aussi la violence de certaines histoires que nous découvrons et qu’il nous faut apprendre à porter sans les faire nôtres. On ne sort pas toujours indemne de ce métier. Ce serait mentir que de prétendre le contraire. Nous sommes traversés par ce que l’on entend. Certaines situations viennent toucher un endroit plus intime, quelque chose de notre propre enfance, qui viennent aux frontières de nos peurs et limites. Il faut alors apprendre à travailler avec soi sans faire de soi le centre de l’histoire. C’est probablement l’une des parties les plus délicates de notre travail. Être humain sans devenir envahissant. Être touché sans demander au jeune de nous consoler de ce qu’il nous raconte. Mais nous revenons le lendemain.

"Etre éducateur, c'est travailler avec le temps"


Et puis il y a les collègues. On oublie parfois de parler d’eux lorsqu’on raconte l’éducation spécialisée, alors qu’ils constituent une grande partie de ce qui nous permet de tenir. Dans un foyer, personne ne travaille véritablement seul. Même lorsque nous sommes seuls face à une situation, nous savons qu’il existe derrière nous une équipe, avec ses désaccords, ses caractères, ses habitudes, ses débats parfois interminables autour d’un café devenu froid depuis une heure. Nous ne voyons pas toujours les choses de la même manière et c’est sans doute heureux. Un jeune n’a pas besoin de dix adultes fabriqués sur le même moule. Il peut aller chercher chez l’un une fermeté qu’il ne trouve pas chez l’autre, auprès d’une collègue une douceur qu’il acceptera moins facilement ailleurs, auprès d’un troisième une façon différente de mettre des mots sur ce qu’il traverse. Le travail d’équipe commence précisément à cet endroit, lorsque nous cessons de chercher qui a raison pour nous demander ce qui peut être utile à celui que nous accompagnons. Ce n’est pas toujours confortable. La protection de l’enfance n’est pas un métier de confort.

J’aimerais pouvoir raconter toutes les petites victoires. Même si elles ne ressemblent presque jamais à ce que l’on appelle habituellement une victoire. Nous n’avons pas de médaille, aucune acclamation de la foule. Ici, c’est un jeune qui revient d’une fugue et accepte de s’asseoir cinq minutes. Un autre qui, après des semaines de refus, se rend enfin à son rendez-vous. Une adolescente qui demande de l’aide avant que tout déborde. Un jeune parti depuis plusieurs années qui revient un jour donner de ses nouvelles et vous parle d’un événement dont vous aviez oublié jusqu’à l’existence. Lui, non. Il s’en souvenait. Alors vous découvrez parfois, avec plusieurs années de retard, que quelque chose avait compté. C’est peut-être ce qui rend ce métier si particulier. Nous travaillons souvent sans connaître la fin de l’histoire. Les jeunes partent. Certains retournent chez leurs parents, d’autres changent d’établissement, deviennent majeurs, prennent un appartement, disparaissent parfois de nos radars. Nous ne saurons pas toujours ce qu’ils deviendront. Il faut accepter cette frustration. Nous ne sommes qu’un morceau du chemin. Une parenthèse parfois courte dans une vie qui avait commencé bien avant nous et qui continuera longtemps après. C’est une position qui oblige à beaucoup d’humilité. Nous aimerions évidemment que tout ce que nous semons pousse. Nous déposons cela quelque part sans savoir ce qui survivra. Nous sommes des jardiniers de l’âme.

"Et le lendemain matin, nous revenons."


Mais tout cela, ça ne fera jamais une émission spectaculaire. Et ce n’est pas grave, nous ne vivons pas pour les caméras et la reconnaissance d’en haut. Alors nous continuons d’exercer ce métier imparfait, magnifique certains jours, épuisant d’autres, fait de liens que l’on construit en sachant qu’il faudra un jour les défaire. Nous continuons, même si dans le meilleur des mondes, notre métier ne devrait pas exister, et nous essayons de rendre un morceau du monde un peu plus habitable pour ceux qui nous sont confiés.

Et le lendemain matin, nous revenons.

Vincent L., Service d'Accueil d'Urgence